lundi 31 août 2015

Marseille, novembre 2013 :


Depuis longtemps maintenant, il est admis que nous vivons dans une certaine bien-pensance censée nous protéger de nos élans d’animaux passionnés. Nos comportements sociaux sont le sommet de l’évolution humaine, l’aboutissement de siècles d’éducation et de codes moraux. Ils ont été créés pour cacher la trivialité de nos besoins et pour préserver la communauté d’un chaos primitif. Mais tôt ou tard, ce vernis de civilisation finit par craquer.

Je devais rejoindre Carine dans le quartier branché du Cours Julien pour un concert de rock. Nous avions convenu d’un rendez-vous en début de soirée. Je marchais dans la rue en sachant que j’allais au devant d’un grave dilemme. Une soirée en compagnie d’une femme vous place toujours devant un choix cornélien teinté d’ambiguïté : la séduire et espérer la ramener dans votre lit aussi surement qu’un fauve dans la savane africaine le ferait d’une proie délicate, ou rester le parfait gentlemen inoffensif, prisonnier du puritanisme de notre époque.

Les lampes au sodium des éclairages publiques baignaient le quartier dans une lueur glauque. L’air était doux et sec.  Les murs étaient recouverts de graffitis, de messages de désespoir, de rébellion et de violence. Toute cette agressivité me sautait au visage comme un tigre échappé de sa cage.
Alors que je m’avançais vers la salle de concert, un désir sourd commençait à poindre au plus profond de mes reins. Cette force grandissait pour conjurer un sentiment de lente agonie instillé par le quotidien de cette ville.

Je suis arrivé. Carine m’attendait, vêtue d’un court blouson en cuir, d’un jean couleur bronze qui moulait ses cuisses fuselées, ses cheveux étaient ondulés, ses yeux brillaient du plaisir de me revoir. Elle m’a salué par un baiser appuyé sur la joue. J’en gardais la brûlure pendant plusieurs minutes.
Puis le concert a commencé. Une avalanche de décibels, de riffs de guitare acérés. Un orage d’acier et de fonte, une mitraille de fureur se sont abattus sur nous. Des lames brillantes comme des éclairs semblaient sortir des haut-parleurs. Rythme tonitruant de rock garage.
Le groupe de spectateurs était majoritairement composé d’hommes d’une trentaine d’années, classe moyenne, tatouages et blousons de cuirs sortis pour l'occasion.
Malgré l’interdiction de fumer dans les lieux publics, un type devant moi a allumé une cigarette. Il espérait que ce geste anodin n’offusquerait personne, et qu’il restait destiné à son besoin compulsif de nicotine, en même temps que le symbole d’une lutte contre l’autorité qu’incarne le rock roll. J’ai confié ma veste à celle qui m’accompagnait, prêt à bomber le torse pour apporter plus de poids à ma protestation. J’espérais sincèrement que mes entrainements quotidiens d’arts martiaux et les heures passées à suer et à saigner me serviraient à argumenter. Pas de chance pour lui, il était seul. J’étais prêt à en découdre. La mâchoire serrée d’indignation, je lui ai tapé sur l’épaule. Il s’est vaguement retourné. J’ai hurlé à son oreille qu’il était interdit de fumer mais qu’il pouvait le faire dehors. Mes paroles n’ont jamais atteint leur but. Elles se sont noyées dans le torrent sonore qui dévalait la scène. Les musiciens et le reste du monde demeuraient indifférents à mon petit drame humain dans lequel l’incivilité ordinaire se devait d’être combattue.

Le concert a fini, nous nous sommes laissés porter par la foule qui poussait vers la sortie.
Déjà, j’avais tenté quelques rapprochements. Nos corps se frôlaient, nos mains s’effleuraient timidement. L’hésitation était un acide qui rongeait mon cœur et grippait la mécanique de mes gestes. Qu’est-ce que je voulais véritablement ?
Je pense surtout que nous ne voulions pas précipiter les choses. C’eut été la preuve éclatante de notre faiblesse à contenir nos passions. Notre élégante retenue n’étaient qu’un leurre destiné à s’évanouir dans les heures tardives de la nuit, quand apparaitrait flagrante la défaite de notre humanité face au caractère brutal et pulsionnel de nos désirs.

Nous avons voulu boire un verre pour prolonger le mystère de la soirée. Le concert, la musique et notre attirance mutuelle bridée par les conventions avaient fini d’évacuer les dernières gouttes d’eau de nos corps.
Nous sommes entrés dans un bar à proximité.
Sur les étagères du mur peint d’une laque noire, des seaux de glace pillée, des bouteilles couleur de fumée, d’autres d’un vert sombre, d’un rouge foncé, brillantes d’une teinte ambrée. J’ai commandé deux Mojitos à la barmaid.

Derrière nous, le long du comptoir se tenaient deux bellâtres. Jeunes, beaux, arrogants, bien habillés, une veste en laine tricotée pour l’un, un caban coupé au plus près du corps pour l’autre. L’un d’eux arborait au poignet une montre au prix indécent. Ils ont payé leurs consommations avec une carte bancaire de couleur sombre, réservée à une clientèle huppée. Ils espéraient susciter l’intérêt de la serveuse, une jeune femme d’une vingtaine d’année aux traits fins asiatiques et à la longue chevelure noire. Ils étaient deux animaux de foire animés du seul sentiment qu’était la satisfaction immédiate de leur désir, et à qui leur cruauté pathologique semblait si naturelle qu’ils n’admettaient même pas son existence.
J’aurais voulu les dévorer, arracher leur cœur pour m’approprier leur force et leur insolente assurance. J’aurais voulu débarrasser le bar de leur présence intrusive, rendre cet endroit conforme à mon envie de sérénité et d’harmonie. Ils me rappelaient qu’ils constituaient une menace pour mon espace vital. L’alcool altérait mon jugement et levait mes dernières barrières morales…

Au deuxième mojito, je suis devenu sourd. Le bar étais devenu trop bruyant, plein de gens que je détestais : des hipsters branchés à la dernière mode de la cool attitude, des jeunes femmes vulgaires sans attrait…
Je n’avais plus qu’une idée en tête : la sentir tout contre moi. Et déjà je n’écoutais plus ses paroles. Sa bouche était magnifique et attrayante, exsudant chaleur, affection et promesses. Ma main s’est posée sur sa nuque, je l’ai attirée jusqu’à moi. J’ai balbutié quelque chose d’inintelligible pour avoir l’air malin et l’ai embrassée sauvagement. La bête fauve était lâchée. A son tour, elle m’a rendu mon baiser. Ses joues étaient empourprées par l ‘alcool et par l’assurance de savoir qu’elle avait envie de moi.


Nous avons quitté le bar. Avec sa voiture, nous sommes partis jusqu’à mon appartement.
Un silence complice emplissait l’habitacle.
La nuit électrique protégeait notre anonymat. Nous étions ses enfants. Quand les couples éphémères se font et se défont à la faveur de l’alcool et de la soif de vivre par dessus tout.

Chez moi, je lui ai servi un verre d’eau qu’elle a vidé d’un trait. Nous avons commencé à nous enlacer. Nos corps irradiés faisaient crisser le cuir du canapé.
Tout en contorsions et en acrobaties que seule notre imagination débridée pouvait arrêtées, nous nous sommes retrouvés dans mon lit. Un à un, elle a enlevé mes vêtements. J’ai fait de même avec elle.  Quand les derniers remparts de civilisation que représentent ces morceaux de tissus ont disparus, notre animalité a surgi du fond des âges. Nous n’eûmes plus rien d’humains. Nous étions deux créatures au souffle rauque, engagés dans une course sauvage à travers la montagne. Nous griffions, mordions goulument, gesticulions, animés d’une rage dionysiaque.

Cette ville me faisait penser à un bateau faisant eau de toute parts. La soute inondée entrainant le bâtiment vers le fond. Ses habitants étaient les passagers qui se bousculaient, se tiraient, se piétinaient pour échapper au naufrage. Il n’y avait de place ni pour la pitié, ni pour la compassion, ni pour l’organisation des secours. Les élus corrompus et les délinquants sociopathes en avaient fait un véritable bordel. Et moi, je regardais d’un air détaché la catastrophe, avec un arrière-goût de profond ennui dans la bouche.
A cet instant, le seul endroit où je me sentis bien était le creux de ses bras. Dans mon crâne, je pouvais entendre le bruissement des feuilles agitées par la tempête.
Ses lèvres avaient le goût des pêches d’été. Sa peau satinée donnait envie de peindre les couleurs de notre passion. Mon lit était le support où nous pouvions déployer l’étendue de notre palette sexuelle. Nos mains se serraient à faire blanchir les jointures.
Puis une partie de moi est venu se perdre en elle.
Je respirais la brise fraîche soufflant dans la forêt de ses cheveux. Elle feulait. Ses soupirs constituaient l’aveu que ses barrières mentales avaient croulé sous le plaisir et la langueur.
Elle s’est levée en direction de la salle de bain. Je suis resté recroquevillé au milieu du lit, hébété, la respiration haletante, comme si j’avais reçu une décharge de chevrotine de plein fouet.
J’ai quand même eu la force de m’habiller pour la raccompagner jusque sur le pas de la porte. La coordination de nos intimités avait scellé un pacte secret entre nous. Nuls sentiments de domination ou de possession ne devaient interférer dans nos entrevues épisodiques. J’étais contre l’idée même de ce que la société nomme ou norme « couple ».

Avant de partir, elle m’a serré fort contre elle, habitée par la peur irrationnelle qu’il n’y ait plus jamais de lendemain.

samedi 29 août 2015

Prague, octobre 2013

Prague, Octobre 2013 :


J’attendais l’Escort-girl qui me soulagerai de quelques euros et de quelques litres de sperme. Elle est enfin arrivée, avec une attention faussement naïve tandis que démarrait le compteur interne de ses amours tarifés. La danse des chiffres finirait sur une jolie somme. La prostitution est l’aboutissement du cynisme total de notre société de consommation. Et j’en étais son plus fervent complice.
Me voulant gentleman courtois, j’ai débouché une bouteille de champagne que j’avais ramené de France. J’espérai que l’alcool nous détendrait tout les deux.
Je commençais à être ivre quand elle m’a emmené vers le lit. Tandis que ma main glissait le long de sa jambe soyeuse, je me perdais dans le bleu de ses yeux. Un océan où j’aurais voulu me noyer pour toujours. J’y voyais la promesse d’un amour infini et absolu qui me protègerait des turpitudes de l’existence.
Pendant une heure, je n’ai pensé qu’à mon propre plaisir. J’étais là pour prendre, non pour donner. J’avais endossé le costume du parfait salaud libidineux et il m’allait comme un gant. Oui, j’étais le destructeur d’amour propre. J’étais l’exploiteur de la misère humaine. J’étais l’expression la plus dure de la frustration sexuelle du quadragénaire. Mais taraudé par un reste de morale judéo-chrétienne, je me maudissais d’avoir un coeur aussi sec.

Mon désir a fini par s’écraser contre ses hanches aussi violemment qu’une lame de fond contre une digue.  Mon cerveau baignait dans un cocktail de sérotonine et de dopamine, signe que ma satisfaction avait éclaté telle une bulle de savon portée par le vent.
J’ai léché une perle de sueur dans le sillon de ses seins. Elle est partie en direction de la salle de bain. Je restai allongé sur le dos, ma main amollie effleurait un rideau de velours rouge agité par un courant d’air. Le soleil froid et voilé entrait dans la pièce. L’air était saturé du musc de notre corps à corps.

Et puis, c’est revenu m’envahir. Un sentiment de perte, de temps qui passe trop vite, mêlé de jouissance. Le privilège de se savoir vivant et fragile à la fois. Chaque seconde menaçait de me faire sombrer dans une dépression totale, mais promettait aussi de me hisser sur les plus hauts sommets montagneux. Grisé par l’absence d’oxygène que l’on trouve à ces altitudes, je marchai le long d’un précipice. En contrebas, je voyais l’abîme de la folie, de l’autre côté, l’ivresse des sommets et l’invincibilité des vainqueurs.

Je suis sorti dans la nuit de Prague. J’ai fini au Bar & Books, mon bar préféré dans le quartier de Vinhorady. Où je tentais de me réconcilier avec la vie en fumant un cigare. Je repensai à une phrase qu’avait écrite Column Mac Cann :
« Rien dans ce monde n'approche jamais la perfection sinon peut-être un bon cigare. ». J’aurai voulu ajouter : « … et une bonne partie de jambes en l’air. » mais j’étais loin du compte. Je devais trouver une femme qui saurait m’aimer plutôt que de chercher l’oubli entre les cuisses de professionnelles.…