vendredi 7 mars 2008

le 16/10/2006 Aéroport de Niamey, vol retour...

16 octobre :

Je suis en salle d’embarquement dans l’aéroport de Niamey. Une petite salle basse de plafond au confort rustique. Quatre ou cinq blocs de climatisation rafraîchissent l’ambiance. Un téléviseur permet de regarder TV 5 Monde ou une chaîne de télénovelas selon le goût de celui qui prend le pouvoir de décision cathodique. En l’occurrence, c’est un gros costaud dont les épaules roulent comme des boulets de canon sous le tissu de sa chemise tendue à craquer. Il choisit de nous montrer sa passion insoupçonnée pour les télénovelas larmoyantes.
Autour de moi des femmes voilées, des hommes barbus qui étudient leur coran avec tous le sérieux requis et qui, très certainement, condamnent en secret les adeptes de la religion télévisuelle... La majorité transite par Air Algérie pour rejoindre La Mecque pour la fin du Ramadan.
J’ai laissé Ousmane, ses frères et Boderi qui m’avaient accompagné repartir chez eux.
Ibi qui avait disparu au fin fond de la brousse sans donner de nouvelles à personne est enfin revenu à Niamey. Il m’a fait un petit coucou sur le téléphone portable de Ousmane. Les aux revoirs ont été chaleureux mais malheureusement écourtés par l’appel pour l’embarquement.

L’avion décolle sans problème mais avec 20 minutes de retard. Vol de nuit. Escale à Bamako, Mali. Redécollage.
Lever de soleil aperçu par le hublot. Atterrissage.
Dans le grand hall de transit de l’aéroport d’Alger, les boutiques de Duty Free aux rayons surchargés et flambant neufs sont vides. Il est 7 heures du matin. Un soleil blafard tente de passer à travers la couche de nuages. La lumière de ce matin est jaune pâle.
Les passagers embarqués avec moi à Niamey sont aussi en transit. Ils font la prière sur le marbre brillant du hall. Les plus organisés ont leur petit tapis avec eux. Ils hésitent, ils cherchent la direction de La Mecque. Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord. Enfin, tous en ligne de cinq ou six, ils se prosternent et prononcent le « Allah Akbar » rituel. La plupart attendent leur correspondance pour La Mecque, Djedda, Casablanca ou Dubaï. Ma prière de ce matin est de me prosterner devant la beauté des vendeuses algériennes en pensant tout bas : " Allah Akbar " . Allah est grand.

Pourquoi je rentre en France ? Chaque retour du Niger me rappelle la mort de mon père. La nouvelle de sa mort m’est parvenue lors de mon premier voyage, il y a trois ans. J’étais loin de lui, je n’arrivais pas à croire à ce drame familiale qui touche un jour ou l’autre chaque individu et qui le propulse violemment dans un monde de perte et d’incertitude.

Je n’ai plus envie de revenir. Pour quoi ? Marcher dans la rue au milieu de clowns habillés à la dernière mode ? Parler à des gens qui vous regardent de haut parce que vous n’avez pas le dernier accessoire vestimentaire branché ? Participer à ce cirque gris d’images vides de sens et de consommation effrénée ? Non, j’ai quand même un film à finir. Mes amis, ma famille sont en France. Mal à l’aise ici, mal à l’aise ailleurs. Besoin perpétuel de bouger… Nomade moderne.

À peine l’avion s’est-il posé sur la piste de l’aéroport d’Orly que déjà les téléphones portables se rallument et sonnent.
Je regarde la morne banlieue parisienne défiler par la fenêtre du bus qui me ramène à la réalité de mon pays. Comme pour refuser tout ça, je me replonge dans le souvenir de semaines pleines de chaleur, de soif, d’odeurs fortes, de couleurs saturées, de peaux noires, de sourires, de chants, de regards brillants. J’emporte avec moi les poussières nigériennes de Ousmane, Ibi, Alhassane, Mossukabe, Bodéri et les autres. Vous faites partie de moi maintenant et j’espère vous revoir un jour au détour d’un puit ou d’une piste.

Pour clore ce récit sans tomber dans le pathos, je citerai cette parole d’un peul wodaabe :
« L’œil est étroit, le cœur est large. Si tu as la nostalgie d’un pays, ton cœur revoit toutes les collines, tous les arbres, tous les anciens campements que tu as laissés dans cette région. Ton cœur se souvient et, en se souvenant, il revoit toutes ces choses. Mais les yeux ne voient rien de tout cela. »

Fin.

jeudi 6 mars 2008

le 15/10/06 Niamey, mon travail de traduction

Dimanche 15 octobre :

Voilà maintenant 48 h que je suis à Niamey. Retour à la ville et accès à un peu de « civilisation » chez Ousmane et sa famille, dans le quartier populaire de Dar es Salaam. Dans la cour qui est la pièce principale de vie, jouent les enfants, travaillent les femmes, picorent les poules…
Le matin, je suis réveillé par l’appel à la prière de 5h30. Le muezzin de chaque mosquée de quartier chante dans son mégaphone avec plus ou moins de talent. Un voisin qui partage la cour allume son poste de radio. Il écoute un prêche en arabe lancé depuis le Nigeria voisin. Les femmes commencent à remuer casseroles et pilons pour préparer le repas avant le lever du soleil. Les enfants pleurent. Le coq chante. Autant dire que la grasse matinée relève de l’utopie.
Vêtu de mon boubou bleu ciel et de mon grand chèche blanc, les habitants du quartier me confondent avec un Touareg, un « Arabe » comme ils disent ici.Pour peu que je me taise ou que je me limite à un « Salam Aleîkoum », l’illusion est parfaite.

Je travaille avec Ousmane à la traduction de mes enregistrements ramenés de brousse. Bodéri arrive un peu plus tard pour nous aider à cette tâche. Ce jeune peul reste dorénavant en ville et tente de gagner sa vie en travaillant à droite à gauche, parfois dans des pays voisins comme le Burkina Faso.

Le ramadan n’est pas encore fini. Les frères d’Ousmane -Ali, Ismaël, Ibrahim et les autres- restent assis dans la cour et jeûnent. Seuls deux ou trois travaillent sur les 6 garçons. Peu de chances d’élargir son horizon. Pas d’études : les profs sont en grève car ils ne sont plus payés. Le pays manque de structures et de logistique. L’état peine à atteindre l’auto-suffisance alimentaire dans un pays semi-desertique. Les investissements étrangers relèvent plus de l’assistance.

Dans les moments d’inaction, Ousmane, son frère Ismaël et Boderi comparent les charmes des femmes africaines. Les Mossis, les bambaras du Mali, les Burkinabées, les Beri-Béri du Niger, les Haoussas, les Sénégalaises, les Peules Fulbés et bien d’autres…

L’Afrique était-elle plus heureuse avant la colonisation ? quand je vois Ousmane et ses frères chercher désespérément de quoi gagner leur vie ou comment la remplir, je me pose la question. Le modèle de développement social et économique que nous leur avons laissé est-il bon ? Je veux dire : L’économie de type libéral ou de marché est-elle la meilleure pour nourrir ces gens et leur procurer un travail ?
Avant que l’homme blanc ne pose le pied sur cette terre, l’empire Songhaï n’était-il pas puissant ? protégeait-il ses sujets ? Les chefferies traditionnelles Bamoun du Cameroun tenaient-elles ses habitants dans la prospérité ? Le Royaume d’Ifé du Bénin ? Le Sultanat Bamiléké ? L’empire Mossi ? Ces systèmes féodaux n’apportait-ils pas plus de bien-être à leurs habitants que ne le font les états modernes dessinés artificiellement par les anciennes puissances coloniales ?

Le soir, Foulou Boubacar, ce Touareg moitié chauffeur et moitié bandit, passe nous saluer. Il repart en faisant déraper sa voiture dans la poussière de la rue.

mardi 4 mars 2008

le 13/10/2006 Survivre au quotidien

13 octobre :

J’attends le bus qui me ramènera jusqu’à Niamey. Une ou deux heures d’attente sous un auvent de tôle chauffé à blanc. Il faut savoir attendre ici. La torpeur qui nous envahit étire chaque minute à son maximum. Chaque heure paraît un siècle. Les bruits des moteurs venant de la rue principale durent trop longtemps. Abalak doit être prisonnière d’un effet de déformation de l’espace te du temps. C’est aussi pour cela que l’on a l’impression que c’est un endroit dont on ne réussira jamais à partir.

Je salue très dignement Mossukabe et Oussa qui ont tenu à m’accompagner jusqu’à la gare routière. Chez les peuls wodaabe, point d’effusion de sentiments ou d’émotions. Les actes et le paraître doivent être secs comme le Sahel. Le code d’honneur des wodaabe leur interdit toute manifestation excessive de sentiments ou de passions. De la dignité, toujours. On ne sait si on se reverra. Inch’Allah. Alors pourquoi tomber dans le sentimentalisme ? L’eau des larmes est trop précieuse.

Bien entendu, j’ai dû me battre jusqu’au bout avec certains pour leur faire comprendre que je n’avais plus d’argent à leur laisser. La totalité de mon budget est parti dans la location du 4x4 qui m’a permis de rejoindre Alhassane.
Ils ont bien essayé de me soutirer 10 euros par ici, 15 euros par là... ils ont tenté de me faire endosser la co-paternité de Daria, le fils de Ibi, pour lui permettre de rentrer à Niamey à mes frais. Son père est quelque part en brousse pour affaire, pour un Guérewol, pour le prestige, pour une femme. Nul ne sait. Son fils et ses filles l’attendent à Abalak en transit, avant de rentrer au domicile familial.

Parfois je dois me montrer dur et intraitable. Je pourrais même paraître raciste ou colonialiste. Mais il faut connaître l’envers du décor. Cette partie de l’Afrique abandonnée des pluies, de l’abondance et du « progrès » a rendu ses fils durs eux-mêmes. Par nécessité, par survie. Seuls les plus forts résistent. Qu’un enfant soit trop chétif, mal nourri ou présentant trop de carences, il mourra. Ne leur demandez pas de pitié.Ils ne la connaissent que pour en jouer auprès des consciences des blancs. Pour leur soutirer de l’argent, de la compassion, une aide immédiate qui permettra de se tirer d’un mauvais pas ou de combler un estomac vide. Mais rien au-delà de demain. Demain est un autre jour et aujourd’hui est suffisamment difficile pour user de toutes les armes afin d’espérer voir le soleil se coucher.
À leur place, ne feriez-vous pas la même chose ? Pas le temps de penser à l’avenir, pas le temps de construire. Il faut s’occuper de ici et maintenant. Alors s’il te plait monsieur, donne-moi 2000 francs CFA pour acheter le thé. Donne-moi le cadeau.

vendredi 29 février 2008

le 12/10/2006 Adieu la brousse, retour vers la civilisation...

12 Octobre :

Il reste encore quelques nuages de la nuit passée. Le soleil peine à percer.J’en profite pour filmer sur les derniers mètres de pellicule qu’il me reste.
Déjà Alhassane et sa famille préparent les bagages, démontent les lits et rangent les calebasses. Alhassane regroupe le bétail et donne des consignes à son fils, Mossukabe, et a son neveu, Daria.
De mon côté, je plie la tente puis je remballe la caméra dans son sac étanche.
Alhassane continue la route de la transhumance. Il m’appelle. Je viens le saluer. Je le remercie pour m’avoir permis de rester en brousse avec lui pendant ces quelques semaines.
Il me regarde une dernière fois de ses yeux perçants de vieux renard du désert, pleins de dureté mais aussi de justesse. Puis, à la tête de son troupeau, il s’enfonce dans l’infini de l’horizon.

Je ne saurai jamais ce qu’il pensait de moi, de ces gens qui viennent avec leurs caméras pour faire des images sur ce qui nous apparaît tellement extraordinaire mais qui relève simplement du quotidien pour les wodaabe.

Avant qu’il ne parte à l’assaut de la brousse avec ses vaches, Alhassane m’a parlé, je n’ai compris qu’une seule chose : « Faya outo ». ça voulait dire « A bientôt ». Par ces mots, je suppose maintenant qu’il me considérait un peu comme un nomade. De ces gens en perpétuel mouvement qui se croisent au détour d’un puit ou d’un marigot et que l’isolement rend peu loquaces mais accueillants.

Nous reprenons aussi la route pour rentrer à Abalak. Il y a Oumahdou notre chauffeur, Mossukabe, Daria et Oussa qui veut se rendre au marché. Nous nous serrons tant bien que mal dans le peu de place que contient notre 4x4. Quelques-uns prononcent une courte prière. Il faut parfois être superstitieux ou croyant, ça aide à surmonter certaines épreuves. Et à subir les cahots de la route, on devine que Oumahdou est pressé de rentrer. Il ne ménage pas son véhicule. Mettez un volant dans les mains d’un Touareg et sa vraie nature indomptée réapparaît. Oumahdou devient tout à coup volubile et accomplit des prouesses de pilote de rallye. Son débit verbal est proportionnel à la vitesse à laquelle il pousse la voiture. Mais après quelques kilomètres de ce régime, il prend une mine contrariée. Il jette un œil sur le tableau de bord puis passe la tête par la fenêtre pour examiner les roues. Entre deux passages de vitesse, on entend un cliquetis suspect qui n’augure rien de bon pour le déroulement du voyage. Je me mets alors à prier à mon tour. Je n’ai aucune envie de tomber en panne au milieu du Sahel, à 3 heures de route du moindre puit ou garage.

Sur la route, nous croisons de grandes caravanes touaregs aux dizaines de dromadaires blancs avançant à travers les herbes sèches de couleur paille. Nous dépassons des troupeaux de vaches aux cornes en forme de lyre que les bergers peuls mènent au marché d’Abalak. Nous évitons les lévriers azawaks qui tentent de mordre les pneus et aboient aux abords des campements pour défendre les territoires de leurs maîtres.

Arrivée vers midi à Abalak, petite ville sale de transit aussi connue pour son marché aux bêtes. On y trouve des vaches, des dromadaires, des ânes, des moutons… Les peuls de la région s’y retrouvent pour faire des affaires et se réapprovisionner en denrées essentielles comme le thé, le sucre, les dates, le mil…

mercredi 27 février 2008

le 11/10/2006 Quelques plans au soleil couchant

11 octobre :

Nuit agréable sous un ciel étoilé.Petit vent pour rafraîchir le bout du nez.

Je tourne quelques plans le matin. Oh, trois fois rien. De petites choses : des gros plans sur des brins d’herbes, des arbres. C’est le ramadan et Alhassane passe la journée à jeûner et prier à l’ombre d’un arbre.
Le vent du désert souffle fort aujourd’hui. J’attends que le soleil se couche pour tourner encore quelques images. Je pense que ce projet sur les wodaabe touche à sa fin. J’aimerais en savoir un peu plus sur eux mais ils m’imposent des limites. Et puis je crois que j’en ai assez ! J’ai envie d’un coca glacé, d’une bonne salade de tomates, et puis de légumes, de fruits… J’ai envie d’une douche, d’une climatisation, d’un lit moelleux sous un énorme ventilateur. J’ai besoin de traduire tout ce que j’ai enregistré sur mes cassettes pour savoir si c’est intéressant ou non. J’ai besoin de préparer un autre projet plus ambitieux.

Le ciel est couvert. De longs nuages gris bleu barrent le ciel et annoncent la pluie. Le soleil décline et envoie ses derniers rayons jaunes et rose. Je vais dans la partie du campement réservé aux femmes filmer les Suudu, ces lits touaregs sur lesquels sont posés les calebasses et le trousseau de chaque épouse. Je fais quelques plans du soleil couchant pour finir une bobine. Les femmes sortent leurs ouvrages de broderie pour poser devant la caméra.
Quand il n’y a plus d’autre lumière que celle bleue qui précède la nuit, Oussa revient de sa longue journée en brousse. Il est accompagné de sa petite fille Fati. Il s’avance vers sa femme, la belle Barti aux seins nus. Elle lui sourit. Il fait mine de la boxer avec de larges gestes. Elle réplique et ils éclatent de rire ensemble. Je vois à ce moment-là qu’ils s’aiment vraiment alors qu’aucune marque d’affection n’est habituellement montrée en public. Barti sert de l’eau à Oussa telle une épouse dévouée, il boit le bol d’un trait. Oui, ces deux-là s’aiment vraiment. Et ça me rend malheureux parce que moi, je suis seul et personne ne m’attendra à mon retour à l’aéroport d’Orly ou à la gare de Marseille.

En début de nuit, le ciel est noir. Au loin se profilent des nuages qui prennent notre direction. Les éclairs zèbrent notre petit univers. Il pleut cette nuit-là. Le vent fait ployer ma tente en tout sens.

lundi 25 février 2008

le 10/10/2006 Mauvaise humeur

10 octobre :

Réveil difficile ce matin. Je suis encore endormi que Darri et Oumahdou le chauffeur allument le poste de radio avec toujours cette même cassette de blues touareg qui tourne en boucle depuis 15 jours à raison de 14h sur 24.
Ensuite Mossukabe veut récupérer la natte sur laquelle j’ai passé la nuit car les femmes préparent les bagages, il est temps de lever le camp.
Pour finir, alors que je suis encore à moitié nu dans mon sac de couchage, Mossukabe se sert dans ma gourde pour prendre l’eau pour le thé. Une eau que j’ai minutieusement filtrée et traitée pour qu’elle soit à peu près claire. Ce qui, relevant de la turbidité des eaux des marigots, est un doux euphémisme.
Je râle quand même, histoire de montrer que je suis encore un blanc pas tout à fait transformé en peul. Et à qui il faut un certain confort. Je pense avoir bien défendu l’image de l’Européen à qui rien ne convient et qui se plaint sans cesse que l’eau n’est pas bonne, qu’on ne trouve pas un bon diabolo-menthe dans ce trou paumé, que la viande est mauvaise et que les autochtones ont bien besoin des lumières de la civilisation.
Mon Dieu ! S’ils savaient combien j’essaye de ne pas être comme cela. Malheureusement la piètre qualité de nos conversations ne le permet pas. Par manque d’interprète.


Daria, le fils d’Ibi, est devenu un parfait citadin. La rupture avec ses ancêtres de la brousse est définitivement consommée. Quand je l’observe, il apparaît comme beaucoup d’adolescents de son âge. Il rêve d’une belle voiture tout terrain. Et non plus de dromadaire. Il prend des poses au volant de notre 4x4 garé à l’ombre pour impressionner les jeunes enfants des autres familles.Il rêve d’un gros radiocassette et non plus des chants qu’il pousserait pour épater les filles. Il ne boit plus l’eau du marigot tout juste bonne pur les bêtes et les vieux. Il préfère l’eau propre en bouteille que l’on trouve en ville. Il ne mange plus le nyeri, la pâte de mil traditionnelle, il préfère les biscuits industriels.

Une fois les bagages emballés et chargés sur les ânes, la caravane s’ébranle et soulève des nuées de poussière. Elle s’étire sur 300 mètres le long d’une piste invisible. Alhassane ouvre la marche. Il est le chef, lui seul connaît les bons pâturages et le lieu de notre destination.
Quelques heures plus tard, nous arrivons à un marigot qui permet aux hommes et au bétail d’étancher leur soif après une marche sous un soleil de plomb. Les femmes profitent de ce relais pour remplir leurs bidons. Je sors de la voiture et me mets à filmer cette séquence d’abreuvage collective où les moutons, les chèvres, les ânes et les bœufs pataugent dans l’eau boueuse dans un joyeux bordel. Les hommes doivent donner du bâton pour ordonner tout cela. Désaltéré, tout le monde repart au pas, nonchalamment, sous le soleil à son zénith et finit par disparaître à l’horizon entre deux touffes d’herbes sèches.
Daria, Mossukabe, Ouhamdou, deux autres wodaabe et moi restons à l’ombre d’un grand arbre jusqu’à 16 heures avant de remonter dans la voiture et de rechercher le lieu où la petite troupe a monté le camp. Heureusement pour nous, ce n’est pas très loin car, comme d’habitude, la voiture est surchargée : 6 personnes au lieu des 4 autorisées.

Nouveau terrain de pâturages. Peu d’arbres, l’herbe est déjà sèche mais l’endroit est dégagé, idéal pour filmer le coucher de soleil.

dimanche 24 février 2008

le 09/10/2006 Raton Laveur




9 octobre :

Ce matin, je me réveille avec une chanson de Jean Leloup en tête :

« RATON LAVEUR

J'traîne ma carcasse dans les rues de la ville
Tel un cadavre à cacher
Tel un renard, un vieux héros en rage
Tel un lapin crevé

J'traîne ma carcasse, j'traîne ma carcasse

J'traîne ma carcasse sur le bord de la route
Tel un cadavre à cacher
Tel un renard, un vieux héros en rade
Un motard explosé

Raton laveur sur le bord de la route
N'est jamais seul à mourir
Toujours à deux, jamais loin l'un de l'autre
On les aperçoit gisant

Qui sera donc, à la fin de ma vie
Mon amie de toujours
Qui sera donc, à la fin de mes jours
Mon amie d'écrasement

Pada pada pada pan
J'traîne ma carcasse

J'aurais aimé que ce soit toi, elle
Qui ne dort pas souvent
J'aurais aimé, que je meure si je mens
Mais je suis assez grand

Et si tu veux poursuivre ton chemin
Je poursuivrai le mien
Ratons laveurs, sur le bord de la route
Mes amis à jamais

Ratons laveurs, mes compagnons de soute
Mes amis de toujours
Hiroshima
Bombardement toujours
Lettre de mon amour »

Je presse Mossukabe de faire l’interview des femmes. Dur à mettre en place, le temps de réunir Bouba et les autres. L’une s’assied pendant que l’autre part. Les enfants se posent devant la caméra. Les ânes passent à côté dans l’indifférence générale. On leur court après pour aller cherche de l’eau au marigot.
Daria vient s’asseoir à côté de Bouba. Il feuillette le livre de Marguerite Dupire que j’emmène à chaque fois avec moi. Bouba distraite regarde les photos noir et blanc du livre. Les discussions partent en tout sens. Difficile de concentrer tout ce beau monde. Je demande 20 fois à Mossukabe de commencer à poser les questions aux femmes. Finalement, je peux faire tourner les caméras… mais pour un piètre résultat : 5 minutes de paroles pour dire des choses déjà entendues. On ne peut pas forcer les gens à faire ce dont ils n’ont pas envie. Le concept d’interview n’est vraiment pas adapté ici. Trop artificiel. Pourtant, je me dis qu’il faudrait que je passe un cap pour devenir « professionnel ». apparemment, je suis loin du compte. Je préfère donc rester un « amateur » et considérer chaque nouveau projet comme un premier film. Je préfère garder mon regard vierge.
Bouba se met à bailler et signifie ainsi la fin de l’entretien. J’éteins les caméras.

C’est à mon tour d’être assailli de questions. Suis-je marié ? avec des enfants ? est-ce que j’ai acheté la voiture pour venir jusqu’ici ? Vais-je revenir l’an prochain ?
J’aurais pu leur laisser la caméra pour me filmer et enregistrer mes réponses embarrassées. Qu’auraient-ils su de moi ? Comme moi ce que je connais d’eux ? rien. Si ce n’est ce qui apparaît sur la pellicule. Très peu de choses finalement, mais c’est tout ce qui restera de ces instants : des images.

Oussa passe me voir à la fin de sa journée. Il vient prendre de mes nouvelles et me donner aussi ma leçon quotidienne de fulfuldé. Au cours de notre conversation, il en profite pour me glisser, du moins j’ose le croire, quelque avertissement déguisé. Je ne dois pas m’approcher trop près de sa femme, la belle Barti aux seins nus. Pour me le confirmer, il s’intéresse d’un peu trop près à mes bobines de films. En allant rejoindre son campement et sa femme, il m’apprend un nouveau mot : « bâton » !

jeudi 21 février 2008

le 08/10/2006 L'etat de grâce.

8 octobre :

La nuit dernière n’a pas été calme. J’ai posé ma natte de manière à avoir l’ombre d’un arbre pour me protéger des premières lumières de l’aube et prolonger ainsi de quelques minutes mon sommeil. Mais j’étais à un carrefour important de migration animale. Ce furent d’abord les papillons de nuit qui prenaient mon crâne pour une piste d’atterrissage, puis ce furent les vaches qui vinrent brouter à mes pieds. J’entendais leurs molaires mastiquer et écrasé les brins d’herbe. Puis les moutons avec les jeunes mères qui bêlaient à la recherche de leurs agneaux perdus. Puis les chèvres qui essayaient de grimper aux arbres pour manger les quelques feuilles qui avaient échappé aux migrations précédentes.
Je pensais m’endormir enfin quand vint la pluie. « Une petite pluie » me dis-je. Non. Évidemment dans ce cas-là le mieux est de monter la tente pour faire cesser l’averse. Sitôt dit, sitôt fait. Alhassane est venu me prêter main-forte. Dès que j’ai emménagé sous la toile, la pluie a cessé et le matin est venu.

Le temps est couvert. Idéal pour tourner les séquences d’interview. Une lumière douce, tamisée par les nuages, pas d’ombres dures sur les visages…
Je peux enfin interroger Allhassane qui prend un ton vindicatif devant la caméra tel un délégué syndical qui demanderait au nom des pasteurs peuls du Sahel le retour des pluies d’Antan !
Dès que j’ai fini l’interview, Oumahdou notre chauffeur touareg se manifeste. Il me demande si c’est ma dernière bobine de film et pense déjà au retour sur Abalak dès aujourd’hui. Je lui fais bien comprendre contrat à l’appui qu’il nous reste 4 jours de brousse.Je dois même négocier l’heure de départ.
Dans la foulée, je vais filmer les vieilles femmes et leur demander ce qui a changé depuis leur jeunesse : le climat, les pluies… Mais la séance ne dure pas, un veau s’est échappé. Elles doivent partir à sa recherche.

J’ai bien dû perdre 5 Kg depuis que je suis ici. Le repas frugal des wodaabe à base de pâte de mil et de lait entier a fait de moi un être dénué du superflu. Être nomade vous apprend à vivre avec peu de choses et à pouvoir les transporter facilement : calebasses, nattes, tentes, lits démontables… peu de place pour le luxe. Le seul luxe dont vous disposez à l’envi, c’est l’espace. Il n’y a pas de problèmes de voisinage, pas de proximité forcée.
J’aime cette partie du monde parce qu’elle est propre. Oh, il y a toujours un sac plastique qui vole avec le vent ou de vieilles piles qui s’oxydent, ou encore des crottes de dromadaire. Non, cette partie du monde est propre parce qu’il n’y a personne pour vous emmerder, vous agresser avec sa voiture bruyante, son chien qui fait ses besoins là où vous allez poser le pied. Elle est propre parce que les hommes qui y vivent savent que la rencontre est un jour de fête, un moment où l’on partage l’eau à boire et où l’on échange les nouvelles. Les salutations se font avec retenue et respect.
Dans le Sahel, on est austère comme l’endroit. On ne parle pas pour ne rien dire, ça use trop de salive. Dans le Sahel, on peut écouter chanter le vent dans les branches des acacias et s’émerveiller de la course des fourmis dans la poussière de la latérite. Ici, chaque journée peut être la dernière, alors elle vous rapproche un peu plus de l’état de grâce.

En fin d’après-midi, à la faveur de la fraîcheur et d’un temps légèrement couvert, je suis Alhassane qui emmène paître ses vaches derrière le campement. Il les encourage d’un claquement de langue. Je le filme dans son travail quotidien caméra à l’épaule. Nous parcourons à peine 100 mètres que le paysage a déjà changé. Des herbes jaunes, nous passons aux bouquets d’acacias, quelques euphorbes, puis nous débouchons sur le sommet d’une colline nue, la latérite rouge percée de deux arbres morts dont les branches tordues par la soif montent vers le ciel.

dimanche 17 février 2008

le 07/10/2006 Ainsi passent les jours...




7 octobre :

Les bêtes n’ont plus rien à brouter. Il faut changer de pâturage. Nous levons donc le camp. Comme il me reste à peine 5 jours pour rester en brousse en compagnie d’Alhassane, je filme avec plus d’entrain. Même si ce ne sont que des scènes qui ont un air de déjà-vu : charger les ânes, faire les bagages, les plans larges de paysages avec la longue colonne de vaches, moutons et ânes…

À mi-chemin, nous arrêtons la voiture à l’ombre, sur une aire dégagée. Le sol est nu, la latérite craquelée par les rayons du soleil, quelques vieilles crottes de dromadaire témoignent de l’appétit de la bête pour les feuilles de l’acacias qui nous prodigue son ombre.

Daria, le fils de Ibi, n’est pas réapparu. La dernière chose qu’il a dit avant de nous quitter c’est : « Je vais au Worso ». Puis il s’est enfoncé dans la brousse pour rejoindre une fête qui se tenait quelque part par là-bas ; je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais dans ce coin du monde, on n’est jamais seul. Et les liens de parenté chez les wodaabe sont tellement nombreux que Daria doit traîner avec des cousins ou des demi-frères dans la fraîcheur d’un marigot.

À la mi-journée, nous arrivons sur un nouveau terrain. Nous y resterons quelques jours. La saison sèche commence bien, 6 jours sans pluie et l’herbe est déjà jaunie. La chaleur qu’il fait aujourd’hui est particulièrement éprouvante. Ni les 3 litres d’eau saumâtre du marigot, ni les 9 thés de la journée ne pourront calmer ce feu de l’enfer, si tant est que l’on puisse comparer ici et la température qui doit régner chez Lucifer. Si le diable a créé une fournaise alors ça doit être ici dans le Sahel. Avec un vent si chaud qu’on le croirait sorti d’un sèche-cheveux et un soleil cuisant dont les rayons traversent la ramure des arbres.

Le soir, les bergers réunissent les vaches et les moutons qui étaient éparpillés sur les aires de pâturage pour les ramener au campement. Les femmes pilent le mil et préparent le repas du soir. Dans la fraîcheur du crépuscule, on se prélasse sur les nattes. Ainsi passent les jours.

jeudi 14 février 2008

le 06/10/2006 Je prend le volant...

6 octobre :

Réveil vers 5 h pour la prière. Tous se préparent pour monter dans la voiture. Sanda se joint à notre caravane. Ce qui monte à 7 le nombre de passagers à rentrer tant bien que mal dans un espace qui ne compte que 4 places assises. Et il n’y a pas de coffre. Oumahdou le chauffeur me demande de prendre le volant. C’est une grande première pour moi. Conduire à l’aveuglette sur du tout terrain en dépassant à peine les 30 Km/h et en prenant soin d’éviter les bosses ou les trous pour ménager les amortisseurs relève de l’art. Oumahdou assis à côté de moi me sert de copilote.

Le secret de la conduite en brousse réside dans l’adoption d’une double vision. Une vision « lointaine » de l’objectif à atteindre : le campement à rejoindre, une colline, un arbre, un oued asséché. Et une vision « courte » qui porte sur les obstacles à éviter : du sable, une bosse, un nid-de-poule, une crevasse. Il faut lire le terrain, s’obliger à des détours pour éviter tous ces pièges. Au final, la route la plus sure entre deux point n’est pas forcément la ligne droite.
Mais conduire sur ces terrains sauvages est pire qu’un match de boxe. Coup de volant à droite, coup de volant à gauche. Les roues vous renvoient le choc des obstacles par l’intermédiaire de la transmission. Crochet du gauche, esquive rotative de la motte de terre, remise sur un crochet du droit, prise de distance du prochain coup dans les amortisseurs tendus. Uppercut droit, souffle, protège, riposte…Une heure de ce régime vous laisse le dos et les muscles des trapèzes aussi durs que du béton à prise rapide.
À entendre les félicitations de Sanda et de Oumahdou sur mon maniement du volant et du levier de vitesse, je ne dois pas être trop mauvais. Examen réussi donc.
Sanda me fait un compliment. Il loue mes tentatives successives pour essayer de comprendre de l’intérieur la société wodaabe, ma volonté d’intégration et ma discrétion... Venant de ce fin renard qui lorgne de temps en temps du côté du fondamentalisme religieux, ses remarques me vont droit au cœur. Il est pourtant parmi les plus méfiants à l’égard des blancs venus filmer ou photographier les wodaabe.
Selon lui, je m’habille parfaitement comme un peul : avec mon chèche de 7 mètres sur la tête, mon grand boubou, je réponds aux salutations en respectant le protocole… et ma conduite du 4x4 augure d’une bonne reconversion de routier sur les pistes du Sahel. Je deviens un vrai « broussard ». Moyen peu conventionnel pour faire du cinéma documentaire.


Il me reste 6 jours à passer en brousse. Alhassane commence à plaisanter avec moi. Nous sommes comme deux animaux sauvages, nous avons besoin de nous apprivoiser avant de pouvoir communiquer. J’ai profité de la présence de Sanda hier pour traduire à Alhassane ce que j’attends de lui, qu’il réponde à mes questions face caméra. Dernière tentative pour essayer de tirer quelque chose de positif pour mon film.

Mossukabe est parti pour la journée à Ingall. J’attendrai donc son retour pour lancer la caméra et les questions.